Peintures

Le dernier jour de Pompéi (Karl Brioullov)

La très grande toile Le dernier jour de Pompéi (465,5 x 651 cm) est l’œuvre la plus célèbre du peintre russe Karl Brioullov. C’est en visitant le site de fouilles en 1827 que lui vient l’idée de peindre le tragique destin de cette petite ville et de ses habitants. Le prince Anatole Demidov, qu’il a rencontré à Naples, est alors prêt à acquérir l’œuvre. Brioulov commence donc à réaliser quelques esquisses. Le frère de Karl, Alexandre Brioullov, avait déjà visiter les ruines de Pompéi dans les années 1820, et y avait même réalisés des mesures et des croquis. Il n’a sans doute pas été étranger à l’envie de Karl d’également aller visiter cet endroit.

Karl BRIOULLOV, Le dernier jour de Pompéi, esquisse, entre 1827 et 1830, Musée Russe
Karl BRIOULLOV, Le dernier jour de Pompéi, esquisse, entre 1827 et 1830, Perm Art Gallery
Karl BRIOULLOV, Le dernier jour de Pompéi, esquisse, entre 1828 et 1830, Tretyakov Gallery
Karl BRIOULLOV, Le dernier jour de Pompéi, esquisse, entre 1828 et 1830, Musée d’Art et d’Histoire de Mourom

Mais le peintre va mettre près de 6 années pour terminer son œuvre (1833). Le premier public à la voir sont les visiteurs de l’atelier de Brioullov à Rome où il l’a réalisée. Elle est immédiatement beaucoup appréciée. La toile est ensuite présentée à l’exposition artistique de Milan puis au Salon de Paris en 1834 où elle remporte la médaille d’or. Fort de ce succès international, son propriétaire, Demidov, l’envoie à Saint-Pétersbourg pour la montrer au tsar Nicolas Ier. L’œuvre est alors placée à l’Académie russe des Beaux-arts pour qu’un large public puisse venir l’admirer. Le poète Alexandre Pouchkine en est si impressionné, qu’il s’en inspire pour son poème Le cratère du Vésuve s’est ouvert. Transféré au Nouvel Ermitage en 1851, le tableau est conservé depuis 1897 dans les collections du tsar Alexandre III (aujourd’hui devenues le Musée Russe).

Karl BRIOULLOV, Le dernier jour de Pompéi, 1833, huile sur toile, Musée Russe

Pour réaliser son tableau, Brioullov s’est soigneusement renseigné sur l’éruption du Vésuve en l’an 79 qui a conduit à la destruction des villes de Pompéi et d’Herculanum. Il étudie notamment les écrits de Pline le Jeune, témoin direct des évènements. En 1828, le Vésuve entre à nouveau en éruption et beaucoup de gens viennent de Rome pour voir le phénomène. Un autre peintre russe, Sylvestre Chtchedrine, qui se trouvait sur place, témoigne que Brioullov a également voyagé jusqu’à Naples, mais est hélas arrivé trop tard, le volcan s’était tu. Brioullov a donc dû imaginer la scène.

Camille COROT, Le Vésuve , 1828, huile sur toile, Musée du Louvre

Sous un ciel couvert de nuages orageux et noir de cendres, illuminé seulement par les éclairs et les crachats rouge de lave, Brioulov a placé ses personnages dans la rue des Tombes (triste présage). Les gens tentent d’échapper à la catastrophe, notamment aux pierres qui tombent des bâtiment touchés par les projections provenant du volcan et les mouvements de la terre qui tremble. La scène globale donne une impression de chaos, mais il s’agit là d’une panique organisée, très bien pensée par le peintre, et respectant les canons académiques. Le tableau peut se lire en plusieurs petites scènes.

Dans le coin en bas à gauche, se tiennent une mère enlaçant ses deux filles. Ce groupe est construit comme un triangle, une technique très commune dans les compositions classiques. Elles ne sont plus en mouvement au contraire des autres personnes les entourant, et semble attendre avec fatalité la fin. Dans les esquisses préparatoires, le placement et les gestes de ces personnages étaient assez différents (la mère levait les mains au ciel par exemple). Brioullov décide finalement de placer la mère et ses filles à genoux car  « leurs squelettes ont été retrouvés dans cette position dans les ruines (dixit Karl dans une lettre à son frère Theodor). Le peintre pourrait avoir pris comme modèle la comtesse Ioulia Samoïlova pour la figure de la mère.

Sur les marches de la tombe de Scaurus se tient un groupe qui se bouscule: des gens veulent entrer dans le petit bâtiment alors que d’autres souhaitent en sortir. Ils se protège la tête avec ce qu’ils ont emporté avec eux. La jeune femme tenant une cruche est le seul personnage à fixer le spectateur, créant ainsi un lien avec celui-ci. On peut aussi y voir un artiste peintre tenant sur sa tête une boîte avec ses outils. Il s’agit là probablement d’un autoportrait de Brioullov.

Au pied de l’escalier qui mène à la tombe de Scarus, un Pompéien s’enfuit en essayant de protéger sa femme et ses enfants avec sa tunique. Ce groupe est apparu dès le début dans les esquisses de l’artiste. Comme modèle pour la figure masculine, Brioullov a pris le lanceur de poids italien Domeniko Marini, dont le peintre a fait le portrait en 1829.

Au centre de la composition, en pleine lumière, git le corps mort d’une jeune femme tombée d’un char. Son bébé, encore vivant, s’accroche à ses vêtements. La roue brisée se trouve un petit peu plus loin, et le char continue sa course folle sur une seule roue vers l’arrière-plan, son cocher proche de la chute également. Cette scène rappelle une partie du tableau Scènes de massacre à Chios d’Eugène Delacroix, peint en 1824. Brioullov, en juxtaposant ici vie et mort, apporte une touche romantique à son tableau. De plus, cette jeune femme pourrait aussi symboliser la fin du monde antique et de sa beauté classique. Le modèle pour la jeune femme est probablement à nouveau la comtesse Ioulia Samaïlova.

Près de la jeune mère décédée, on trouve un groupe composé d’un soldat et d’un jeune homme portant leur vieux père. Cette scène se rapproche de l’iconographie d’Énée portant son père Anchise et fuyant Troie avec son fils Ascagne.

Sur la droite, Brioulov a introduit la figure de Pline le Jeune et de sa mère. Le peintre s’écarte ici un peu de la vérité historique, puisque le jeune écrivain se trouvait au moment de l’éruption du Vésuve, non pas à Pompéi mais à Misène. L’épisode dépeint est cependant reprit des écrits de Pline qui a réussi à emmener sa mère loin de la catastrophe alors même, qu’affaiblie, elle l’avait supplié de s’enfuir sans elle.

Tout à droite, se déroule encore une scène où se mêle vie et mort. Un jeune homme tente d’emporter avec lui le corps sans vie de celle qu’il vient probablement d’épouser (elle porte une couronne de fleurs dans sur ses cheveux). Le destin est là encore très cruel.

Dans sa composition, Brioullov a aussi placé deux prêtre, l’un païen et l’autre chrétien, qui ont une symbolique forte. Le peintre païen à l’arrière-plan, tente de fuir en se couvrant la tête et en emportant des objets précieux. Tandis que le prêtre chrétien, tenant une torche et un encensoir, fixe sans peur les éléments déchaînés qui viennent détruire les statues du temple païen. Le peintre semble là encore décrire la fin d’un monde qui va laisser la place à un renouveau, notamment religieux. Il y a clairement des accents apocalyptique dans cette œuvre.

L’écrivain Nicolas Gogol a écrit dans un article daté de 1834 consacré à l’œuvre:

Ses personnages, malgré l’horreur de leur situation ne contiennent pas en eux-mêmes leur frayeur, provocant des frissons, comme le font les créatures sévères de Michel-Ange. Ils ne sont pas non plus possédés par ces sentiments à la fois insondables et subtils pour qui tout est accompli comme les sujets des toiles de Raphaël. Les personnages de Brioullov sont beaux malgré toute l’horreur devant laquelle ils sont placés. Ils sont absorbés dans leur beauté.

D’une manière générale, l’œuvre a fait une forte impression sur les critiques de son époque et reste aujourd’hui un des chef-d’œuvre de la peinture historique monumentale.

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