Dans la pièce de Shakespeare, Hamlet, la belle Ophélie, touchée par la folie suite aux actes de son fiancé, se noie accidentellement dans un ruisseau.

Ce passage inspira le peintre britannique John Everett Millais qui réalisa, entre 1851 et 1852, sans doute l’une des représentations les plus célèbres d’Ophélie. Pour peindre en partie son tableau, Millais se rendit tout d’abord chez son ami et confrère William Holman Hunt dans sa maison de Old Malden (Surrey, au sud de la capitale anglaise). Les deux artistes s’étaient rencontrés à la Royal Academy de Londres en même temps qu’ils faisaient aussi la connaissance d’un autre jeune peintre, Dante Gabriel Rossetti. Les trois hommes décidèrent de se réunir sous le nom de The Pre-Raphaelite Brotherhood (la confrérie des préraphaélites), pour prôner un art proche des peintres italiens du Quattrocento et s’opposer ainsi à l’académisme qui règnait alors en maître dans les Salons artistiques britanniques. Ils furent bientôt rejoints dans leurs idées par d’autres, comme les peintres William Michael Rossetti, frère de Dante, James Collisson, puis plus tard John William Waterhouse, mais aussi par des poètes (Algernon Charles Swinburn par exemple) et des critiques d’art (Frederic John Stephens entre autres).

Millais prit comme modèle l’une des muses préférées des préraphaélites, Elizabeth Siddal, qui épousera plus tard Dante Gabriel Rossetti. Dans son studio à Londres (7 Gower Street), Millais fit poser Elizabeth dans une baignoire remplie d’eau froide chauffée par des lampes à huile placées en dessous. Un jour cependant, les lampes s’éteignirent. Tout absorbé par son travail, Millais ne s’en rendit pas compte et Siddal ne se plaignit pas de l’eau devenue glaciale (on était alors en plein hiver). La jeune modèle tomba très malade, son rhume se transformant bientôt en pneumonie. Le père Siddal tint Millais pour responsable de l’état d’Elizabeth. Millais s’engagea alors à payer toutes les factures du médecin. Elizabeth Siddal mourra en 1862, peut-être des suites de son addiction au laudanum qu’elle avait commencé à prendre pour soigner cette pneumonie.

Pour le décor verdoyant qu’il voulait le plus réaliste possible, le peintre s’installa avec crayon et papier au bord de la rivière Hogsmill qui coulait non loin de la propriété de William Holman Hunt. Pour compléter son tableau, Millais dû attendre l’arrivée du printemps puis de l’automne pour peindre les différentes fleurs qui entoure l’image de l’infortunée jeune femme. Il y a d’ailleurs une forte symbolique attachée à tous ces végétaux. Ainsi, par exemple, le saule pleureur, qui a causé la chute d’Ophélie dans le ruisseau et dont les branches penchent vers l’eau, évoque l’amour abandonné et le chagrin. Quant au violettes que la noyée porte en collier, au-delà de symboliser la fidélité, elles font aussi référence à une scène (acte IV, scène V) où Ophélie, déjà au bord de la folie, mentionnent avoir voulu offrir des violettes au Roi et à la Reine du Danemark, mais celles-ci se sont « toutes fanées », dit-elle, quand son père est mort (tué par erreur par Hamlet).








Ophélie est ainsi représentée dans une sorte de cercueil fait d’eau et de fleurs. Elle n’est cependant pas déjà morte, mais elle se laisse lentement dériver et entraîner vers le fond par sa robe gorgée d’eau. Sa bouche est ouverte pour signifier qu’elle chante encore comme elle en avait pris l’habitude depuis que le désespoir l’avait submergée. Si l’on observe bien le tableau, on peut voir sur la gauche un rouge-gorge perché dans les branches du saule, et sur la gauche l’image d’un crâne formé par la terre et les brindilles des végétaux sur les bords du ruisseau. Le crâne fait bien sûr référence à la scène dite du « Crâne de Yorick », ou monologue d’Hamlet (acte V, scène 1), et symbolise la mortalité de l’être humain et la fatalité de cette condition. À l’origine, un campagnol d’eau était également présent dans la composition, flottant auprès d’Ophélie. Mais suite à une remarque de l’oncle de William Holman Hunt venu voir la peinture en cours de réalisation, Millais décida d’effacer le petit rongeur.

Le tableau a été présenté officiellement à la Royal Academy de Londres en 1852. Les critiques d’art ne furent cependant guère enthousiasmés par l’œuvre. John Ruskin, pourtant un fervent soutien de la confrérie préraphaélite, ne fut pas convaincu par l’idée de Millais de placer la jeune danoise au milieu d’un tel décor:
Why the mischief should you not paint pure nature, and not that rascally wirefenced garden-rolled-nursery-maid’s paradise? (Cité dans William JAMES, William (ed.) The Order of Release: The Story of John Ruskin, Effie Gray and John Everett Millais, New York, Charles Scribner’s Sons, 1947, p. 176)
Après la représentation qu’en avait fait Millais, la fin tragique d’Ophélie va inspirer bien d’autres peintres. En voici une petite galerie.




