Sculptures

Ugolin entouré de ses quatre enfants (Jean-Baptiste Carpeaux)

Ugolin (ou Hugolin ou Ugolino) della Gherardesca est un personnage ayant réellement existé et que l’on retrouve dans la Divine Comédie de Dante (33e chant de L’Enfer). Il est né vers 1220 à Pise dans une famille noble gibeline (càd soutenant le Pape). Il passe à la faction des Guelfes (soutien du Saint-Empire romain) lorsque sa fille épouse Giovanni Visconti, juge de Gallura, l’un des quatre judicats de la Sardaigne. Il s’installe également sur l’île pour y fonder la ville connue aujourd’hui sous le nom d’Iglesias. Là il tire sa richesse de l’exploitation d’une grande mine d’argent. Il n’a de cesse de lutter contre la faction gibeline de Pise. Il est aussi lieutenant de marine et se distingue négativement à la bataille navale de la Meloria en 1284 qui oppose la flotte génoise à la flotte pisane. La bataille voit la victoire des Génois et on reprochera à Ugolin d’avoir mal manœuvré et aussi d’avoir quitté le site de la bataille avant son terme. Malgré cela, avec son petit-fils Nino Visconti, il prend le pouvoir à Pise la même année. La ville de Pise étant quelque peu affaiblie, il négocie dès lors avec Gênes, Florence et Lucques et les concessions qu’il leur fait lui valent rapidement le mécontentement des gibelins. Il décide alors de s’associer à ses ennemis d’hier. Mais ce changement d’alliance le fait tomber dans un piège tendu par l’archevêque Ruggeri Ubaldini, archevêque de Pise et chef des cercles gibelins. Ubaldini fait enfermer Ugolin et quatre de ses descendants mâles dans une tour et les y laisse mourir de faim.

Sir Joshua REYNOLDS, Ugolin et ses enfants, v. 1770-1773, huile sur toile, Knole House (Kent, UK)

La légende voudrait que pour essayer de survivre, Ugolin aurait mangé ses enfants morts avant lui. Cet acte n’est cependant pas avéré car aucune source contemporaine à la mort d’Ugolin ne l’évoque. La légende viendrait surement d’une surinterprétation d’un vers de Dante : « Puis la faim fut encore plus forte que la douleur ». Dans sa Divine Comédie, le poète a placé Ugolin et Ruggeri dans le dernier cercle de l’Enfer, paralysés dans la glace l’un prêt de l’autre. Le châtiment de l’archevêque est alors de se faire éternellement dévorer par celui qu’il a fait mourir de faim.

Gustave DORÉ, Ugolin et ses fils emmurés et affamés, v. 1861, gravure illustrant le texte de la Divine Comédie de Dante Alighieri

Depuis 1856, le sculpteur Jean-Baptiste Carpeaux, lauréat du Prix de Rome en 1854, est pensionnaire à la Villa Médicis pour y étudier les grands maîtres italiens tels Michel-Ange et Raphaël. Ugolin entouré de ses quatre enfants est le troisième et dernier envoi[1] qu’il fait depuis la Villa vers Paris. Bien que son œuvre ne respecte pas les critères imposés par l’Académie (une œuvre avec deux figures maximum, d’inspiration antique et réalisée en une année), Carpeaux obtient tout de même l’autorisation de la réaliser car son sujet suscite grandement l’intérêt de ses maîtres. Il sculpte un premier modèle en terre cuite en 1860, puis un plâtre en 1862 et enfin la version finale en bronze en 1863 (conservée au Musée d’Orsay). En 1867, une version en marbre est également exécutée (conservée au Metropolitan Museum of Art).

Jean-Baptiste CARPEAUX, Ugolin, 1863, bronze, Musée d’Orsay (Paris).
Jean-Baptiste CARPEAUX, Ugolin et ses fils, 1860, terre cuite, Musée d’Orsay (Paris)
Jean-Baptiste CARPEAUX, Ugolin et ses fils, v. 1860, dessin préparatoire à l’encre, Metropolitan Museum of Art (New York)
Jean-Baptiste CARPEAUX, Ugolin et ses fils (détail), 1867, marbre, Metropolitan Museum of Art (New York)

Le groupe sculpté évoque parfaitement la douleur qui a saisi les personnages qui se trouvent presque déjà au bord de la folie. Les corps des jeunes garçons sont représentés avec virtuosité s’accrochant avec désespoir à la figure principale d’Ugolin. L’un des enfants semble déjà être décédé, au mieux évanoui. On observe l’influence du Jugement Dernier de Michel Ange que Carpeaux n’a pu manquer d’admirer dans la Chapelle Sixtine. La pose d’Ugolin a pu aussi inspirer Auguste Rodin pour son Penseur. Rodin reprendra par ailleurs le sujet d’Ugolin et ses fils affamés pour sa Porte de l’Enfer.

MICHEL-ANGE, Le Jugement Dernier (détail), 1536-1541, fresque, Chapelle Sixtine (Rome)
Jean-Baptiste CARPEAUX, Ugolin, 1860, gravure, Metropolitan Museum of Art (New York)

[1] Un « envoi » est le terme employé pour désigner les œuvres que les pensionnaires devaient obligatoirement réalisées à Rome pour envoyer à Paris afin d’y être jugées et constituer une collection d’Etat.

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