En 1814, Goya demande au gouvernement provisoire espagnol de se porter acquéreur de futures toiles représentant les évènements des 2 et 3 mai 1808. Il écrit ainsi à la régence: « ses ardents désirs de perpétuer, par le moyen du pinceau, les actions ou les scènes les plus notables et héroïques de notre glorieuse insurrection contre le tyran de l’Europe ». Cela semble toucher le gouvernement qui verse donc une souscription à l’artiste.
Le premier tableau représente donc le soulèvement qui eut lieu suite à l’annonce de l’abdication contrainte du roi Charles IV et de son fils, Ferdinand VII, en faveur de Joseph Bonaparte, frère de Napoléon Ier. Les Madrilènes ont attaqués les troupes françaises, qui étaient déjà arrivées dans la capitale, commandées par Joachim Murat. Ceci marqua le début de la Guerre d’indépendance espagnole qui se poursuivra jusqu’en 1813. Dans El Dos de Mayo (Le 2 mai), Goya peint la fureur des habitants, aussi bien hommes que femmes, qui s’en prennent à la garde impériale. Le combat représenté est celui qui eut lieu à la Puerta del Sol comme semble l’indiquer les quelques éléments architecturaux en arrière-plan.

La scène est violente, plusieurs morts jonchent déjà le sol. Les insurgés portent des majos, l’habit typique des jeunes hommes élégants issus de la classe populaire. La colère populaire semble particulièrement dirigée contre les Mamelouks, ces guerriers musulmans engagés par Napoléon suite à la campagne d’Egypte de 1799. Goya a peut-être voulu rappeler par là le rejet des Espagnols envers tout envahisseur d’origine arabe.
Le lendemain de cette révolte se tiennent des exécutions des insurgés par les soldats français. C’est un de ces épisodes que représente Goya dans El Tres de mayo (Le 3 mai) où l’on voit un peloton d’exécution qui s’est formé aux portes d’une ville (on distingue un clocher au loin). Des prisonniers sont amenés au fur et à mesure pour être fusillés à la lueur d’une grande lanterne, qui crée un clair-obscur dramatique. Leurs attitudes face à leur funeste destin varient: certains prient, d’autres ont peur. Mais la figure centrale, celle du condamné à la chemise blanche et qui attire toute l’attention, lève les bras dans une dernière forme de défi envers cette colonne de soldats implacables armant leurs baïonnettes pour exécuter quasiment à bout portant.

Avec son diptyque, Francisco de Goya fait entrer la violence et la cruauté humaine dans la représentation de l’histoire contemporaine, à une époque où celles-ci était encore en majorité réservées aux épisodes bibliques. Les martyrs sont ici des figures anonymes et non plus des saints, bien que l’on puisse transposer l’image du Christ sur l’homme représenté au milieu. En effet, en plus de sa pose qui évoque la crucifixion de Jésus, sa main droite porte une trace de stigmates. Mais ici, il n’est nullement question de salut, ni de résurrection.
Cette souffrance et cette absence d’espoir causé par la guerre, Goya les décrits aussi très bien dans sa série de gravures à l’eau-forte et à l’aquatinte: Les désastres de la guerre. Cette série a été commencée avant que Goya peigne ces deux toiles (entre 1810 et 1814) et sera achevée en 1820. Parmi ces gravures, on en trouve deux dont les compositions suggèrent déjà le Tres de mayo car elles représentent des prisonniers exécutés. La première est No se puede mirar (On ne peut pas regarder dont la figure centrale est une femme habillée de blanc qui ouvre les bras. La deuxième est Y no hay remedio (On ne peut plus rien y faire) qui montre un peloton d’exécution semblable à celui du Tres de mayo.


Il semble que Dos de mayo et Tres mayo auraient dû faire partie d’une série de quatre toiles si l’on en croit certaines traces écrites. Mais les deux autres toiles, si elles ont été réalisées, ne sont pas parvenues jusqu’à nous. Il est certain que les toiles, une fois livrées au gouvernement, n’ont pas réellement été appréciées car elles ont très vite rejoint les réserves de la collection royale, sans vraiment être exposées. Il est possible que le roi Ferdinand VII, qui a retrouvé son trône en 1814, ait vu d’un mauvais œil cette glorification d’une insurrection initiée uniquement par le peuple et donc une forme d’abandon de celui-ci par les élites espagnoles. Il faut attendre une trentaine d’années pour qu’elles soient enfin montrées au public au Musée du Prado, dépositaire de la collection royale.
Le Tres de mayo, à l’image de La Liberté guidant le peuple d’Eugène Delacroix, est devenu un authentique emblème de la résistance populaire. Il aura aussi une certaine influence sur la composition d’autres tableaux, comme L’exécution de Maximilien d’Edouard Manet ainsi que Guernica et Massacre en Corée de Pablo Picasso.

