C’est en 1860 que le marchand d’art Louis Victor Flatow commande au peintre William Powell Frith le tableau qui sera un de ses chefs d’œuvres, The Railway Station (La gare). Frith est alors déjà connu pour deux œuvres de grandes tailles qui ont eu beaucoup de succès et qui représentent des scènes de la vie moderne: Ramsgate Sands (aussi intitulée Life at the Seaside) peinte entre 1851 et 1854, ainsi que Le jour du derby réalisée entre 1856 et 1858.


La gare décrit le départ imminent d’un train à la gare de Paddington à Londres. On reconnaît bien les larges voûtes métalliques conçues par l’ingénieur Isambard Brunel en 1854. La gare était le terminus la ligne Great Western Railway (trains provenant notamment de Cardiff, Bristol, Exeter et Plymouth). Une foule agitée sur le quai s’apprête à embarquer. Les bagages sont installés sur les toits des wagons, les retardataires se dépêchent, les gens s’embrassent et se disent au revoir.

Au centre, William Powell Frith a fait son autoportrait ainsi que celui de sa famille (il habitait alors non loin de cette gare). Son épouse, Isabelle Baker, embrasse leur fils Charles. Quant à l’artiste, il se tient derrière son fils Willie. Les deux garçons sont sur le point d’embarquer, probablement pour retourner à leur école à Frome dans le Somerset. À droite de la famille de Frith, se tient un homme au chapeau haut de forme et au manteau de fourrure qui semble négocier le prix d’un service à un commissionnaire ou un chauffeur de taxi. Cet homme barbu est le portrait du précepteur vénitien qui donnait des cours d’italien aux filles de Frith.


À l’extrême droite, se déroule une autre scène intéressante: celle de l’arrestation d’un homme par des policiers en civil de Scotland Yard alors que celui-ci s’apprêtait à monter à bord du train. Comme modèles pour les policiers, Frith a pris deux de ses amis peintres: John Brett et Benjamin Robert Haydon.

Frith a reçu 4500 £ pour la réalisation de ce tableau et pour la cession de ces droits dessus. La cession des droits au marchand d’art était une pratique courante à l’époque car il permettait alors à ce même marchand de reproduire le tableau en gravure (selon la loi The Copyright Act). Flatow donna également 750£ à Frith pour qu’il renonce a présenter son tableau à l’exposition annuelle de la Royal Academy. Le marchand pu ainsi le montrer en exclusivité à sa galerie à Haymarket, et faire payer un droit d’entrée d’un shilling.
Dans une lettre à son ami le peintre Charles Baugniet, voici ce que dit Frith sur la présentation de son tableau:
The private view of The Railway Station is taking place as I write. Flatow has spared no expense in bringing it before the public – no lack of claret colourised cloth, artfully managed light and splendour of all sorts – it is set like a rare diamond and it may turn out to be paste after all. I am certain however that you will be pleased to hear that there is little or no doubt of any great success.(17 avril 1862, Bibliothèque royale de Belgique, Cabinet des estampes/inv. SV80554).
Plus de 21.000 personnes vinrent admirer la toile à Haymarket. En 1863, elle est exposée à nouveau mais cette fois à la galerie de Flatow sur Cornhill, puis envoyée en tournée en province. Le marchand d’art réalisa une magnifique plus-value, car il vendit la toile (et son copyright) à l’imprimeur-éditeur Henry Graves pour 16.000£. Celui-ci s’empresse de faire faire la gravure par Francis Holl et d’ouvrir une liste de souscription pour l’achat des exemplaires de la lithographie. Rien que la vente de la gravure rapporta à Graves 40.000 £. Ainsi allait les affaires à l’époque!

L’artiste a fait plusieurs versions plus petite de The Railway Station dont l’une se trouve actuellement dans la Royal Collection et qui a été acquise par le roi George VI en 1947.
Après The Railway Station, Frith réalisa encore trois grandes compositions : The Marriage of the Prince of Wales (1865), The Salon d’Or, Homburg (1870), A Private View at the Royal Academy (1883).