Peintures

L’île des morts (Arnold Böcklin)

L’île des morts est certainement la peinture la plus célèbre du peintre Arnold Böcklin (1827-1901), chef-d’œuvre du mouvement symbolique. Il a décliné ce sujet en plusieurs versions. La première est réalisée à Florence en 1880 et est à l’origine destinée à Alexander Gunther, un de ses riches mécènes. L’artiste a finalement conservé pour lui le tableau. L’œuvre représente une île rocheuse, boisée en son centre de hauts cyprès, vers laquelle se dirige une barque. L’atmosphère du tableau est triste, presque oppressante. L’île semble s’ouvrir en deux pour mieux engloutir la barque.

Arnold BÖCKLIN, L’île des morts(version 1), 1880, huile sur toile, Kunstmuseum (Bâle, Suisse)

Alors que la toile était en cours de réalisation, Böcklin reçut la visite de Marie von Berna, veuve du financier Georg von Berna. Celle-ci fut vivement impressionnée par la toile et lui demande donc de réaliser une version plus petite pour elle. Elle est à l’origine de l’ajout du cercueil et de la silhouette blanche qui se tient debout dans la barque, en mémoire de son défunt mari. Suite à cette demande de modification, Böcklin ajoutera les mêmes éléments à sa première version. L’artiste baptise alors ses deux œuvres Die Gräberinsel (l’île des tombeaux).

Arnold BÖCKLIN, L’île des morts (version 2), 1880, huile sur panneau, Metropolitan Museum of Art (New York, USA)

Böcklin peint une troisième version qui est confiée à la vente au galériste privilégié de l’artiste, Fritz Gurlitt. Alors que les deux premières versions montraient une scène crépusculaire, la troisième version montre un ciel gris où le ciel bleu perce çà et là à travers les nuages. L’île est cependant plus massive, la rendant peut-être encore plus inquiétante. À droite, l’une des chambres funéraires portent les initiales du peintre, renvoyant celui-ci à sa condition de mortel. Cette œuvre est ainsi une sorte de testament pictural.

Cette troisième version eut un destin particulier car elle fut acquise en 1933 par Adolf Hitler, qui l’exposa d’abord au Berghof puis à la chancellerie du IIIe Reich à Berlin.

Arnold BÖCKLIN, L’île des morts (version 3), 1883, huile sur panneau, Alte Nationalgalerie (Berlin, Allemagne)

Une quatrième version est réalisée, sans doute pour des motifs financiers, qui a été achetée par l’industriel Heinrich Thyssen. Exposée à la Berliner Bank, elle est détruite dans les bombardements qui touchèrent Berlin à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Le musée des Beaux-arts de Leipzig commanda en 1886 une cinquième version à Böcklin.

Böcklin commence à peindre une sixième version mais la mort l’emporte en janvier 1901 avant d’avoir pu la terminer. C’est son fils, Carlo, qui acheva la toile. La toile est alors signée A. Böcklin invenit, Carlo Böcklin fecit.

Arnold BÖCKLIN, L’île des morts  (version 4), 1884, destroyed – source: Wikipedia
Arnold BÖCKLIN, L’île des morts (version 5), 1886, huile sur panneau, Museum of Fine Arts (Leipzig, Allemagne)
Arnold and Carlo BÖCKLIN, L’île des morts (version 6), 1901, huile sur toile, Musée de l’Hermitage (Saint-Pétersbourg, Russie)

Les paysages que Böcklin réalise dans sa jeunesse sont indubitablement romantiques, mais par ses voyages et ses rencontres, le peintre creuse davantage ses inspirations artistiques. Il injecte alors dans ses œuvres beaucoup de symboles et d’allégories, repris des mythes antiques. Dans L’île des morts, il traite le sujet du passage du monde des vivants vers celui des morts (Charon conduit une âme vers son dernier voyage), et interroge aussi le spectateur sur la question du deuil (île-mausolée). Sigmund Freund avait même accroché dans son bureau une reproduction d’une des versions de cette œuvre symbolique majeure.

Böcklin a voyagé et travaillé en Italie, c’est donc dans ces paysages et cette architecture qu’il puise son inspiration pour créer son île des morts. Il est cependant difficile de savoir s’il a pris pour modèle une île précise ou bien si c’est une pure construction de son imaginaire. On évoque l’île de Strombolicchio, l’île d’Ischia, ou même l’île grecque de Pontikonisi.

En 1888, il peint L’île de la vie, peut-être pour servir de pendant à l’une des versions de L’île des morts, ou pour raviver l’espoir après avoir multiplié au possible un thème si mélancolique.

Arnold BÖCKLIN, L’île de la vie, 1888, huile sur panneau, Kunstmuseum (Bâle, Suisse)

L’œuvre eut un immense succès et est réutilisée par d’autres artistes, comme Rachmaninov qui lui consacre un poème symphonique en 1909 ou encore Salvador Dali qui réinterprète le sujet plusieurs fois.

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