Peintures

Scènes de massacre à Chios (Eugène Delacroix)

Au début du 19e siècle, l’île marchande, riche et prospère de Chios appartenait aux Turcs sans qu’ils y aient un pouvoir total car c’est un conseil grec élu, composé de démogérontes (seize orthodoxes et deux catholiques), qui gouvernait les lieux. Mais dans le Péloponnèse, de plus en plus de Grecs souhaitaient se défaire de l’occupation ottomane. En octobre 1821, les troupes insurgées s’emparent après cinq mois de siège de la ville de Tripolizza, la capitale de l’Empire turc dans le Péloponèse. Au mois de mai, l’amiral Iakovos Tombazis arrive à Chios pour tenter de convaincre les habitants de rejoindre la révolte, sans succès. Cependant, les Turques décident de consolider leur pouvoir à Chios. Un gouverneur, Véhid-Pacha, s’installe dans la forteresse principale de l’île (Chora), y enferme 40 otages et fait saisir les armes pour s’assurer du calme de la population. Les Grecs insurgés commandés par Lykourgos Logothétis arrivent le 22 mars 1822 avec 2500 hommes pour essayer de s’emparer de Chios. Malgré l’avantage numérique des Grecs, les combats sont intenses et ils n’arrivent pas à déloger les Ottomans barricadés dans la forteresse.

Le Conseil de démogérontes est toutefois démit de ses fonctions au profit d’un conseil révolutionnaire composé de 7 personnes (éphores). Pendant ce temps, les Turcs organisent la contre-attaque. Le 11 avril, 46 navires transportant 7000 hommes, menés par le capitan pacha Nasuhzade Ali Bey, arrivent sur les côtes de Chios. Les Grecs ne peuvent pas les repousser et le massacre de la population commence un peu partout sur l’île. Il durera plusieurs jours. Au cours des mois de mai et juin, un nouveau contingent de la flotte grecque vient attaquer les bateaux ottomans ancrés dans la baie de Chora. Les Grecs parviennent à couler le navire amiral turc entraînant la mort du capitan pacha le 18 juin 1822. En guise de représailles, les massacres sur la population chiote reprennent de plus belle. Le traité de Londres, signé en 1827 met fin à la Guerre d’indépendance grecque. La question de l’appartenance de Chios n’y est cependant pas réglée et la forteresse de Chora est encore assiégée lors de la bataille de Navarin. Ce n’est qu’en 1912 que Chios deviendra officiellement grecque.

Adam VON FRIEDEL, Ali Bey Pacha, 1830, lithographie
Dionysios TSOKOS, Lykourgos Logothétis, sans date, National Historical Museum (Grèce)

On estime que la population de Chios était comprise entre 100.000 et 120.000 habitants en 1822. Les massacres auraient fait environ 25.000 morts et 45.000 personnes auraient été réduites en esclavage. L’émotion à l’annonce de ces faits fut vive partout en Europe. Ceci inspire donc Eugène Delacroix qui présente son tableau au Salon de Paris en 1824 où il reçoit la médaille d’or de seconde classe. L’œuvre est immédiatement achetée par le roi Charles X pour les collections du Louvre.

Eugène DELACROIX, Scène de massacre à Chios, 1824, huile sur toile, Le Louvre (Paris, France)
Eugène DELACROIX, Etude pour Scènes de massacre à Chios, 1824, aquarelle, Le Louvre (Paris, France)

La toile de Delacroix mesure 4,7 sur 4m et est exécutée dans un délai relativement court : 6 mois. Dans sa composition, Eugène Delacroix insiste sur le martyre subit par les Grecs de l’île. Il y représente tous les genres et les générations, du bébé à la vieille femme, pointant ainsi du doigt le fait que personne n’était épargné par la barbarie. À la vue des habitants de Chios réunis à l’avant-plan, on ignore encore le sort qui leur sera réservé: seront-ils tués ou bien réduits en esclavages?

Par sa couleur de peau grisâtre, on peut cependant supposer que la femme étendue sur la droite est déjà décédée, son jeune fils tentant de boire encore à son sein.
Le cavalier ottoman rappelle la composition Chasseur à cheval de Théodore Géricault.
Théodore GÉRICAULT, Le Chasseur à cheval, 1812, huile sur toile, Le Louvre (France)
Pour le personnage masculin couché au centre, Delacroix a fait poser son ami le peintre Jean-Baptiste Pierret (1795-1854).
Eugène Delacroix, Le peintre Jean-Baptiste Pierret, sans date, crayon, © Le Louvre (Paris, France)
Au sol, on peut voir une épée brisée en deux, symbole de la résistance grecque anéantie.
A l’arrière-plan, les combats navals font rage dans la baie de Chora, au pied de la forteresse.

La sensation de désolation qui règne dans la scène rappelle celle que l’on retrouve dans Bonaparte visite les pestiférés Jaffa de Antoine-Jean Gros.

L’esprit romantique baigne toute la composition et Delacroix renouera avec ce sentiment exacerbé de mort et de désespoir dans la Mort de Sardanapale en 1827, une autre toile aux accents orientalistes.

Antoine-Jean GROS, Bonaparte visite les pestiférés de Jaffa, 1804, huile sur toile, Le Louvre (Paris, France)
Eugène DELACROIX, La mort de Sardanapale, 1827, huile sur toile, Le Louvre (Paris, France)

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